mardi 25 décembre 2012

Proust roque encore

« Mais à l’âge déjà un peu désabusé dont approchait Swann et où l’on sait se contenter d’être amoureux pour le plaisir de l’être sans trop exiger de réciprocité, ce rapprochement des cœurs, s’il n’est plus comme dans la première jeunesse le but vers lequel tend nécessairement l’amour, lui reste uni en revanche par une association d’idées si forte qu’il peut en devenir la cause, s’il se présente avant lui. Autrefois on rêvait de posséder le cœur de la femme dont on était amoureux; plus tard, sentir qu’on possède le cœur d’une femme peut suffire à vous en rendre amoureux. Ainsi, à l’âge où il semblerait, comme on cherche surtout dans l’amour un plaisir subjectif, que la part du goût pour la beauté d’une femme devait y être la plus grande, l’amour peut naître – l’amour le plus physique – sans qu’il y ait eu, à sa base, un désir préalable. À cette époque de la vie, on a déjà été atteint plusieurs fois par l’amour; il n’évolue plus seul suivant ses propres lois inconnues et fatales, devant notre cœur étonné et passif. Nous venons à son aide, nous le faussons par la mémoire, par la suggestion. En reconnaissant un de ses symptômes, nous nous rappelons, nous faisons renaître les autres. Comme nous possédons sa chanson, gravée en nous tout entière, nous n’avons pas besoin qu’une femme nous en dise le début – rempli par l’admiration qu’inspire la beauté – pour en trouver la suite. Et si elle commence au milieu – là où les cœurs se rapprochent, où l’on parle de n’exister plus que l’un pour l’autre – nous avons assez l’habitude de cette musique pour rejoindre tout de suite notre partenaire au passage où elle nous attend. »

(Proust, Du côté de chez Swann)

dimanche 16 décembre 2012

Le risque sacré du hasard

"Eu voltei a ser uma pessoa que nunca fui. [...] Terei que correr o sagrado risco do acaso. E substutuirei o destino pela probabilidade."

"J'ai recommencé d'être une personne que je n'ai jamais été. [...] Il me faudra courir le risque sacré du hasard. Et je substituerai le destin par la probabilité."

(A paixão segundo G.H., ma traduction. L'existent de bonnes traductions anglaises; en français j'en ignore la potabilité.)

samedi 15 décembre 2012

Proust et Vinicius de Morais


Collage. Érotisme proustien et extrême raffinement animal :

« Je laisse les gens de goût faire de leur chambre l’image même de leur goût et la remplir seulement de choses qu’il puisse approuver. Pour moi, je ne me sens vivre et penser que dans une chambre où tout est la création et le langage de vies profondément différentes de la mienne, d’un goût opposé au mien, où je ne retrouve rien de ma pensée consciente, où mon imagination s’exalte en se sentant plongée au sein du non-moi; je ne me sens heureux qu’en mettant le pied – avenue de la Gare, sur le Port, ou Place de l’Église – dans un de ces hôtels de province aux longs corridors froids où le vent du dehors lutte avec succès contre les efforts du calorifère, où la carte de géographie détaillée de l’arrondissement est encore le seul ornement des murs, où chaque bruit ne sert qu’à faire apparaître le silence en le déplaçant, où les chambres gardent un parfum de renfermé que le grand air vient laver, mais n’efface pas, et que les narines aspirent cent fois pour l’apporter à l’imagination, qui s’en enchante, qui le fait poser comme un modèle pour essayer de le recréer en elle avec tout ce qu’il contient de pensées et de souvenir; où le soir, quand on ouvre la porte de sa chambre, on a le sentiment de violer toute la vie qui est restée éparse, de la prendre hardiment par la main quand, la porte refermée, on entre plus avant, jusqu’à la table ou jusqu’à la fenêtre; de s’asseoir dans une sorte de libre promiscuité avec elle sur le canapé exécuté par le tapissier du chef-lieu dans ce qu’il croyait le goût de Paris; de toucher partout la nudité de cette vie dans le dessein de se troubler soi-même par sa propre familiarité, en posant ici et là ses affaires, en jouant le maître dans cette chambre pleine jusqu’aux bords de l’âme des autres et qui garde jusque dans la forme des chenêts et le dessin des rideaux l’empreinte de leur rêve, en marchant pieds nus sur son tapis inconnu; alors, cette vie secrète, on a le sentiment de l’enfermer avec soi quand on va, tout tremblant, tirer le verrou; de la pousser devant soi dans le lit et de coucher enfin avec elle dans les grands draps qui vous montent par-dessus la figure, tandis que, tout près, l’église sonne pour toute la ville les heures d’insomnie des mourants et des amoureux. »

(Proust, Sur la lecture)

« O bom samba é uma forma de oração. » – « Une bonne samba est une forme de prière. »

(Vinicius de Morais, Samba da bênção)