À 53 ans, l'écrivaine brésilienne Clarice Lispector écrit une sorte de prose entre le roman, le carnet et la poésie; quelque chose de très court, très dense. C'est « Eau vive » :
« Seulement dans l'acte d'amour - dans la limpide abstraction stellaire de ce qui est senti - se capte l'inconnu de l'instant qui dans l'air vibre dur et cristallin, et la vie est cet instant inracontable, plus grand que l'événement lui-même : durant l'amour, l'impersonnel joyau du moment scintille dans l'air, étrange gloire du corps, matière devenue sensibilité par le frémissement des instants - et ce qui est senti est à la fois immatériel et si objectif qu'on dirait que ça arrive hors du corps, étincelant en haut, joie, joie qui est matière du temps et par excellence celle de l'instant. Et dans l'instant est le « est » de l'instant. Je veux saisir mon « est ». Et je chante alléluia dans l'air comme le fait l'oiseau. Et mon chant n'est à personne. Mais aucune passion soufferte dans la douleur et l'amour n'est suivie d'un alléluia.
[...] Je suis vivante. Mais je sens que je n'ai pas encore atteint mes limites, des frontières avec quoi? Sans frontière, l'aventure d'une liberté dangereuse. Je suis remplie d'acacias qui balancent du jaune, et moi qui commence tout juste mon périple, je commence avec le sens d'une tragédie, en devinant vers quel océan perdu vont les pas de ma vie. Et douloureusement je prends le contrôle de mon comble, mes délires m'étouffent avec tant de beauté. Je suis avant, je suis presque, je suis jamais. Et tout cela, je l'ai gagné en cessant de t'aimer. »
(Ma traduction.)
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